Initialement lorsque le coordonnateur Mr. Edris EUGENE, de la Faculté d’Agronomie de l’Université Providence de la commune de Ganthier dans la localité de Balan m’a contacté pour présenter une conférence, j’ai tout de suite pensé au thème de la diversité des agrosystèmes d’Haïti, un sujet que j’affectionne particulièrement. Je le lui ai suggéré, pour ne pas dire imposé. Par la suite j’ai été contacté par l’étudiant Markenrood JEAN-DEDIEU, le président de cette faculté, qui m’a proposé pour ne pas dire imposé de parler du métier d’agronome et en particulier de cette pratique en Haïti.
Après trente ans de ce métier en Haïti, je pense qu’il m’est possible en me référant à mon expérience personnelle et en portant un regard sur celle des autres de parler de cette profession et de la pratique de ce métier.
Avant d’aller plus loin, il importe de bien faire la distinction entre profession et métier. Par la suite nous tenterons dans ses grandes lignes de présenter le métier d’agronome en Haïti. Dans le contexte économique actuel, nous ferons un plaidoyer pour que ceux qui en ont les possibilités et les moyens fassent un couplage du métier d’agronome avec celui d’agriculteur. Pour terminer nous mettrons l’accent sur le rôle social du métier d’agronome dans le milieu rural haïtien, particulièrement pour ceux qui auront décidé de s’y établir.
Avant même de parler du métier d’agronome et de tout ce qui est connexe, il importe de faire une claire différence entre ce que regroupent les vocables profession et métier. Pour les besoins de la cause, on va définir une profession comme un enseignement, une formation acquise dans une école professionnelle ou une université et dont a satisfait à toutes les exigences académiques. Ainsi une personne qui entre dans une faculté d’agronomie pour un cycle universitaire de cinq ans qui est sanctionné par la rédaction d’un mémoire et qui satisfait à toutes les exigences peut dire à juste dire qu’il a pour profession l’agronomie. Un métier, ce n’est pas tout à fait la même chose. Un métier fondamentalement, c’est ce qu’on fait pour gagner sa vie. On peut avoir une profession et ne pas en faire son métier. Prenons par exemple le cas du Dr. Reginald Boulos. Il a étudié la médecine mais à partir d’un certain nombre d’années, il s’est reconverti dans les affaires. Le père de Lyonel Trouillot, lui-même avocat, a exigé de son fils qu’il étudie le droit. Celui-ci a satisfait à toutes les exigences académiques et par la suite a choisi de faire de l’écriture son métier et est devenu un grand écrivain. Dany Laférrière n’a pas fréquenté l’université sur une base régulière, il n’a pas de profession mais il est devenu un immense écrivain. Yannick Lahens a étudié la littérature à Paris. Sa profession consiste à enseigner la littérature, son métier est écrivaine. Un grand industriel de la Place a étudié le droit à Miami pendant un an. Par la suite, son père l’a rappelé pour venir travailler dans l’entreprise familiale. Il n’a pas de profession mais a brillamment réussi comme homme d’affaires. C’est son métier.
Après ce préambule, parlons maintenant du métier d’agronome. Certains métiers exigent préalablement qu’on en ait fait sa profession, c’est-à-dire qu’on ait satisfait à des exigences académiques pour obtenir cette qualification. C’est le cas de la médecine, du génie, du droit et c’est le cas de l’agronomie. Par exemple dans mon cas, après avoir pu intégrer la faculté d’Agronomie suite à ma réussite au concours d’admission j’ai satisfait à toutes les exigences académiques de la FAMV, y incluant la rédaction et la présentation d’un mémoire. Je peux à juste titre dire que je suis agronome de profession. Par contre depuis Avril 1989, j’émarge du budget de la République en fonction de ma qualification d’agronome dans un premier temps au Ministère de l’Agriculture puis par la suite au Ministère de l’Environnement ; j’en ai fait mon métier. En fonction de ces prérequis, je peux parler du métier d’agronome et comme je les ai exercés durant ces trente ans en Haïti ; je pense que je peux en parler dans ce pays.
Avant d’aller plus loin, il convient de faire une claire distinction entre agriculture et agronomie. L’agriculture est une activité économique destinée à produire des fibres et des aliments. Elle prend ses origines, il y a dix mille ans, lors de la révolution néolithique en Mésopotamie (actuel Irak) avec la sédentarisation des êtres humains. L’agronomie, c’est dans l’étymologie même du mot, est une activité scientifique ayant pour objet l’étude du champ cultivé. Les premiers écrits agronomiques datent de l’Antiquité avec le grec Xénophon et les romains Varon et Columelle. Avec le temps, l’agronomie ou plutôt les sciences de l’agriculture sont devenues quelque chose de beaucoup plus complexe, touchant des domaines très divers comme la production animale, la protection de l’environnement et l’aménagement du territoire, la transformation alimentaire et l’économie agricole.
On attend d’abord d’un agronome qu’il produise des connaissances scientifiques sur l’activité agricole. Cela peut prendre la forme d’un rapport, d’un compte-rendu, d’une thèse, d’un mémoire, d’un article scientifique assorti de recommandations. Par exemple au cours du mois de Décembre, j’ai accompagné une équipe d’une demi-douzaine d’experts pour la mise en place d’un projet de mitigation des effets des changements climatiques et pour la circonstance, j’ai produit un rapport de cinq(5) pages. L’équipe d’experts va produire probablement un document de cent à deux cent pages pour justifier le bien fondé d’un projet de mitigation aux changements climatiques sur le bassin versant des Trois Rivières.
Un agronome peut travailler en Haïti dans la fonction publique, dans l’enseignement universitaire ou scolaire, dans les organisations internationales ou dans les organisations non gouvernementales ou créer sa propre firme ou rejoindre une firme préexistante. Il peut aussi choisir d’être consultant. Il peut aussi opter de travailler dans les projets de développement soit dans l’État, soit dans les organisations internationales, dans les ONGs ou avec des organisations de producteurs. Quel que soit le cas de figure, il devra s’accrocher et se battre sur toutes les balles. En raison d’une compétition de plus en plus ardue, il doit aussi chercher sans cesse à se perfectionner et à accroitre ses connaissances. Exercer la profession d’agronome en Haïti est une course longue mais où tous les pas comptent. On peut choisir de rester honnête ou d’entrer dans des magouilles ; le système ne vous sanctionnera pas si vous choisissez la mauvaise voie mais vous risquez de ne jamais avoir la paix d’esprit.
Autre chose l’agronome qui peut entrer dans une activité de production et qui choisit de ne pas le faire est un imbécile. Si vous pouvez coupler votre métier d’agronome à une activité de production, faites-le. Il n’y a pas de mal à se faire de l’argent. Si un étudiant achète ou hérite d’un carreau de terre ; il peut y planter des manguiers, des avocatiers, des cerisiers, des tamariniers, des quénépiers et s’il est à une altitude favorable des mandariniers, des orangers et des chadéquiers ; il est assuré cinq ans après la plantation de récolter des fruits chaque mois pendant toute l’année soit pour les consommer soit pour les vendre. S’il peut planter des chênes, des acajous, des cèdres, des gommiers, des bayahondes, des casses pour produire du charbon de bois ou des planches ; faites-le. Lorsqu’après vingt ans, vous aurez besoin d’argent pour envoyer vos enfants à l’université ou pour des besoins pressants de santé, vous pourrez y avoir recours. J’ai une formation d’agronome spécialisé dans l’approche systémique et j’enseigne l’agroforesterie. Je crois dans la diversification et l’articulation des activités agricoles.
Si vous pouvez toujours sur ce même carreau mettre en place un rucher apicole, un élevage de lapins, un poulailler et un bassin piscicole, c’était autant de sources de protéines et de sucres ou encore une unité de transformation pouvant produire des confitures, des jus et des boissons alcoolisées. La production maraichère qui a des exigences plus poussées que la production vivrière peut rapporter beaucoup plus que cette dernière. Si les zones montagneuses sont celles qui apparaissent les plus favorables à la production maraichère en Haïti, il n’en demeure pas moins que certaines cultures maraichères comme le combo, l’aubergine et surtout le piment peuvent s’adapter à des agroécosystèmes beaucoup plus chauds. Enfin le propre des agronomes est d’introduire et d’adapter de nouvelles espèces cultivées dans des espaces où celles-ci n’existaient pas encore. C’est ainsi qu’aujourd’hui un entrepreneur cultive de la vigne en Plaine du Cul de Sac. Ce serait intéressant d’introduire et de cultiver des fruits de pays tempérés comme la pomme, la poire, la cerise, l’abricot et la fraise dans les hauteurs du Massif de la Selle.
Last but not least, les agronomes sont les professionnels qui sont les plus proches du monde rural auraient intérêt à s’impliquer de plus en plus dans l’écotourisme et dans l’agrotourisme.
Dites-vous qu’à l’instar de vos parents, vous êtes beaucoup plus armés qu’eux pour vous tirer d’affaire. Vous disposez de connaissances théoriques qu’ils n’avaient pas et ces connaissances qui sont les vôtres aujourd’hui vous permettent d’aller plus loin, de jouer un rôle plus important dans votre milieu d’origine, d’avoir une vision et à travers celle-ci de la transformer.
Avant de terminer cette présentation, il importe de dire quelque chose de très important sur la pratique du métier d’agronome en Haïti. Dans un pays où la première activité économique est l’agriculture, où pour une frange importante de cette population elle en constitue le métier et la principale source de revenus, où ceux qui la pratiquent en constituent la fraction la plus fragile, la plus vulnérable et la plus pauvre ; se décider à en faire dans un premier temps sa profession puis son métier n’est pas un choix anodin, c’est un choix politique dans le sens premier du terme si on opte de rester dans une certaine ligne, de faire montre d’éthique.
Que l’on se décide à exercer pleinement son métier d’agronome ou à le coupler avec des activités agricoles, la pratique de cette discipline a pour objet de réduire les obstacles pour ceux et celles qui n’ont pas eu comme nous la possibilité d’entreprendre des études poussées ou encore de mieux profiter des potentialités du milieu en offrant la possibilité de produire du maraichage dans un milieu où celle-ci n’existait pas ou encore d’introduire de nouvelles techniques permettant d’optimiser la production comme la venue de ruches modernes permettant d’accroitre la production apicole.
Que l’on se décide à pratiquer le métier d’agronome pour soi et pour les autres, le but est le même : produire des connaissances scientifiques que l’on vulgarisera et qui permettent de faire avancer le secteur, développer et appliquer des techniques qui permettent d’accroitre la production agricole, d’augmenter les niveaux de revenus de ceux qui la pratiquent, d’améliorer les conditions de vie des agriculteurs et des agricultrices, d’optimiser les opportunités et les potentialités de ceux qui vivent en milieu rural et dont l’agriculture est la principale activité économique même si elle n’en sera pas forcément la seule.
En conclusion, celui qui choisit en Haïti l’agronomie comme profession et qui en fait son métier sait qu’il pourra ou devra jouer sur plusieurs registres. Parce que si l’on choisit une profession et qu’on en fait son métier, c’est pour gagner sa vie, satisfaire les besoins de son foyer et éduquer ses enfants tout en gardant sa dignité d’homme et en faisant preuve d’éthique. Mais en faisant cela chaque jour, pendant trente, quarante ou cinquante ans ; en produisant de la connaissance, en la partageant avec d’autres acteurs et d’autres interlocuteurs, on aura contribué à apporter sa touche au monde dans lequel nous vivons. En fait on n’aura peut-être réussi à être plus qu’un agronome, on aura peut-être réussi à être un homme.
Dimitri NORRIS, Agronome haïtien.



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